CHRONIQUE — CONQUÉRIR N’ EST PAS GOUVERNER : L’ ÉPREUVE DU POUVOIR EN AFRIQUE
juillet 29, 2025
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De Dakar à Kinshasa, en passant par Ouagadougou ou encore Tunis, de nombreux régimes en Afrique ont démontré que la conquête du pouvoir et son exercice relèvent de
De Dakar à Kinshasa, en passant par Ouagadougou ou encore Tunis, de nombreux régimes en Afrique ont démontré que la conquête du pouvoir et son exercice relèvent de dynamiques bien distinctes. L’un suscite l’espoir, l’autre impose les contraintes du réel. Des révolutions populaires aux alternances démocratiques, les désillusions s’enchaînent. Pourquoi ? Parce que le pouvoir, une fois conquis, exige autre chose que des slogans et des ambitions : il appelle à la lucidité, à la méthode… et à l’humilité.
La conquête et l’exercice du pouvoir : deux exercices totalement différents
« Gouverner, c’est mettre ses sujets hors d’état de nuire ou de même y penser », écrivait Machiavel. Dans cette phrase glaçante réside une vérité universelle : le pouvoir politique tend à s’autopréserver. Et cette réalité, brutale mais incontournable, explique pourquoi tant de conquérants échouent dans l’exercice du pouvoir.
La conquête est l’arène du rêve, des discours flamboyants et de la promesse d’un avenir meilleur. C’est le moment de l’utopie. Au Sénégal, chaque alternance de Diouf à Wade, puis de Wade à Macky Sall, et plus récemment de Macky à Diomaye Faye a été portée par un espoir populaire, un appel au renouveau, à la rupture, à la moralisation. Mais une fois installés, les nouveaux gouvernants se heurtent à la force d’inertie de l’administration, aux contraintes budgétaires, aux attentes démesurées et aux dettes politiques contractées durant la campagne.
L’Afrique regorge d’exemples de cette fracture entre l’ivresse de la conquête et la sobriété de la gestion. Le capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso, après avoir séduit par sa fougue révolutionnaire, fait aujourd’hui face aux mêmes pièges du pouvoir que ses prédécesseurs : concentration des décisions, musellement des voix dissidentes, et légitimation par la peur. En Tunisie, Kais Saied, élu démocratiquement sur une base de rejet de l’ancien système, a rapidement glissé vers une présidence à tendance autoritaire, démontrant combien le pouvoir absorbe même les plus idéalistes. En RDC, Félix Tshisekedi, arrivé au pouvoir sous le signe du changement, peine à désancrer le régime des logiques kleptocratiques héritées de Kabila.
Cette constante trahit une vérité difficile à entendre : la conquête du pouvoir repose souvent sur une illusion, celle que la volonté suffit. Mais gouverner, c’est affronter la complexité. Gouverner, c’est décevoir, arbitrer, trahir parfois ses idéaux pour gérer le réel. Et surtout, c’est résister à cette tentation bien humaine mais dévastatrice en Afrique : l’enracinement au pouvoir.
Derrière le vernis démocratique, l’Afrique souffre encore d’un exercice personnalisé, voire patrimonial du pouvoir. De nombreuses constitutions sont modifiées pour prolonger des mandats, et les institutions sont souvent inféodées à l’exécutif. L’absence d’une culture forte de contre-pouvoirs transforme le pouvoir en fin en soi. C’est contre cette dérive que Montesquieu avait pensé la séparation des pouvoirs, rappelant que seul le pouvoir peut arrêter le pouvoir.
La gouvernance n’est pas qu’un mot à la mode dans les rapports internationaux. Elle est une exigence vitale pour les peuples. Elle suppose la responsabilité, la transparence, mais aussi une capacité à dissocier l’ambition politique du culte de soi. Elle impose que la conquête du pouvoir ne devienne pas un chèque en blanc pour l’exercer sans contrôle.
Ainsi, si l’Afrique veut éviter les déceptions post-électorales à répétition, elle doit urgemment repenser son rapport au pouvoir : en valorisant l’éthique de l’exercice plutôt que la seule victoire, en instaurant des garde-fous robustes et en cultivant, chez les dirigeants comme chez les citoyens, un sens aigu des limites. Car il ne suffit pas de conquérir le pouvoir. Encore faut-il savoir le quitter.