Ndiarguène, le 28 janvier 2026 Cher Karl,Depuis le Sabakh, j’ai lu la une des journaux qui ont repris
janvier 29, 2026
0
les déclarations controversées du Premier Ministre lors d’une rencontre avec des Sénégalais vivant au Maroc. Rien dans ses sorties contre la Justice qu’il promet de nettoyer au karcher,
les déclarations controversées du Premier Ministre lors d’une rencontre avec des Sénégalais vivant au Maroc. Rien dans ses sorties contre la Justice qu’il promet de nettoyer au karcher, ne peut plus me surprendre. Cependant, quand on met dans le même sac Justice et Eglise, ma conscience de républicain est heurtée.
En effet, à Rabat, où il était pourtant attendu sur le terrain feutré de la diplomatie et de la coopération bilatérale, Ousmane Sonko a cru bon d’endosser à nouveau sa toge de tribun pour régler ses comptes avec la Justice de son pays en terre étrangère. Le décor était marocain, le cadre solennel, mais le propos, lui, relevait davantage d’un meeting que de la mission d’État.
En effet, qualifier les magistrats de “clergé”, assimiler les dysfonctionnements bien réels de la Justice à des errements d’hommes d’Église… il fallait oser. L’analogie est pour le moins maladroite, sinon dangereuse. Elle convoque un imaginaire historique lourd, celui d’une institution fermée qui agit “in persona Christi”, dogmatique, arc-boutée sur des privilèges et sur son pouvoir – l’enseignement, les sacrements, l’autorité – l’ennemi idéal du populiste pressé de délégitimer tout contre-pouvoir.
Ce qui m’interpelle le plus, cher Karl, ce n’est pas tant la critique de la Justice – elle est légitime dans une démocratie – que le registre choisi. Pourquoi cette métaphore religieuse ? Pourquoi ce glissement sémantique vers le sacré, le clérical, l’irrationnel ? Aurait-il osé prendre pour exemple le cléricat Mouride ou Tidiane, leurs diversités doctrinales, leurs écoles de pensée, leurs Magal et Gamou, sur l’interprétation du droit et de la morale ? Bien sûr que non. Ici, le terrain est trop glissant pour qu’un politicien pense s’y aventurer.
Il est plus commode de convoquer une figure abstraite du clergé,, vaguement médiévale, indistinctement chrétienne, que d’assumer une critique rigoureuse, juridique et institutionnelle de la Justice de son pays. Pourtant, la Justice sénégalaise n’est ni une Église ni une loge confrérique. Elle est une institution républicaine, imparfaite certes, traversée de failles humaines et de procédures contraignantes, mais essentielle au contrat social et indispensable à l’équilibre des pouvoirs. Quant à notre Église, elle est dans la discrétion, un des moteurs et la garantie de l’exception œcuménique du Sénégal : le dialogue islamo-chrétien.
En s’exprimant ainsi, le Premier ministre brouille dangereusement les lignes. Il alimente la confusion entre critique politique et disqualification morale, entre réforme nécessaire et procès d’intention. Et surtout, il oublie qu’un chef de gouvernement ne parle plus seulement pour ses partisans, mais au nom de l’État, y compris de cette Justice qu’il prétend réformer.
Mon cher vieil ami de Berlin, toi qui connais si bien les dérives du discours politique quand il s’attaque aux institutions au nom du peuple, toi qui as étudié de près les glissements sémantiques de l’Allemagne des années sombres de Weimar lorsque le Clergé protestant participait à l’affaiblissement de la République et soutenait le Nazisme contre la Gauche, tu mesureras, j’en suis sûr, la gravité de ces mots apparemment mal à propos.
À force de transformer les juges en clercs et la Justice en sacristie, on prépare moins une réforme qu’une mise au pilori. Et l’histoire, elle, n’est jamais tendre avec ceux qui fragilisent les piliers de l’État en croyant parler au nom de la vertu et de ses propres affaires judiciaires.
Depuis ma retraite spirituelle à Porokhane, je ne manquerais pas de transmettre ton ziar à Serigne Lamp Mbacke de Keur Madiabel en cette veille de Magal.