SÉNÉGAL : CHRONIQUE D’ UNE MORALE BAVARDE ET D’UN SILENCE ORGANISÉ
février 10, 2026
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Au Sénégal, tout le monde sait. Mais personne ne sait officiellement. On savait qu’il existait des réseaux, mais on faisait semblant de croire aux faits isolés. On savait
Au Sénégal, tout le monde sait.
Mais personne ne sait officiellement.
On savait qu’il existait des réseaux, mais on faisait semblant de croire aux faits isolés. On savait que des mineurs étaient vulnérables, mais on préférait parler de morale générale. On savait que le VIH pouvait être transmis volontairement, mais on appelait ça “dérive”, pour éviter le mot crime. Et quand le démantèlement arrive enfin, la société fait semblant de tomber des nues. Surprise nationale soigneusement répétée.
Ici, le mal n’est jamais brutal. Il est poli. Il est instruit. Il est parfois bien habillé, bien placé, bien recommandé. Il parle correctement, cite des références, inspire confiance. Le Sénégal découvre avec effroi que le danger ne crie pas toujours dans les rues ; parfois, il enseigne, il dirige, il conseille.
Le pouvoir ? Il protège.
L’avoir ? Il anesthésie.
Le savoir ? Il paralyse.
Car le savoir, dans cette affaire, est l’arme la plus sophistiquée. Il intimide les victimes, désarme les soupçons, impose le silence. Face à quelqu’un qui “sait”, on doute moins de lui que de ceux qui parlent. La parole du pauvre est suspecte ; celle du sachant est sacrée.
Et pendant ce temps, la pauvreté fait le sale boulot. Elle expose les corps, affame les consciences, réduit le choix à une illusion. Elle transforme les mineurs en cibles faciles et les silences en stratégie de survie. Mais la pauvreté n’intéresse pas les débats moraux : elle oblige à regarder le système, pas seulement les individus.
La société, elle, préfère l’ironie involontaire : on condamne des orientations, on débat de mœurs, on invoque Dieu, pendant que des crimes réels, organisés, répétés, prospèrent tranquillement.
Le plus dérangeant n’est pas que ces réseaux aient existé. Le plus dérangeant, c’est qu’ils aient fonctionné. Qu’ils aient eu du temps, de l’espace, des protections. Qu’ils aient évolué dans un pays où tout le monde parle de valeurs, mais où trop peu parlent de justice réelle.
Et quand tout éclate, on s’indigne vite. Très vite. Juste assez pour éviter la question fatale :
Comment avons-nous laissé faire ?
Car cette question-là est dangereuse. Elle oblige à reconnaître que le problème n’est pas seulement moral, mais structurel. Qu’il est nourri par le silence, la hiérarchie sociale, la peur de déranger et le respect excessif des “insoupçonnables”.
Le Sénégal n’est pas malade de modernité. Il est malade de complaisance. Il soigne son image, pas ses plaies. Il préfère l’indignation collective aux réformes profondes. Il prie pour être pur… mais ferme les yeux pour rester tranquille.
Et tant que le pouvoir imposera le silence, que l’argent achètera l’oubli, que le savoir intimidera la vérité et que la pauvreté continuera d’exposer les plus faibles, la société pourra continuer à jouer cette comédie morale.