Chronique satirique: LE FOU DU ROI, LE ROI FOU : AU SÉNÉGAL , LA FOLIE COMME PRIVILÈGE NATIONALE
mai 17, 2025
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Au Sénégal, comme ailleurs, le monde semble avoir perdu la boussole. Mais ici, c’est avec un tambourin de sabar, des chapelets en main et un sourire béat que
Au Sénégal, comme ailleurs, le monde semble avoir perdu la boussole. Mais ici, c’est avec un tambourin de sabar, des chapelets en main et un sourire béat que l’on célèbre la dérive. L’époque est à la confusion, et dans ce chaos, une figure inattendue s’impose avec majesté : la Folie. Jadis marginalisée, moquée, cantonnée aux marges, elle est aujourd’hui au cœur du pouvoir. Elle marche avec le roi, mange avec le roi, rit avec le roi… et parfois même, elle devient le roi.
Que dirait Érasme, lui qui avait déjà chanté les louanges de la Folie, s’il observait ce Sénégal où l’absurde n’est plus l’exception, mais la règle ? Où la raison est suspecte, et l’excès un certificat de légitimité ? Il n’aurait sans doute pas besoin de reprendre la plume. La Folie elle-même s’en charge.
*« Je suis la Folie, et au pays de la Teranga, je suis Reine ! »*
Debout sur le minbar d’une société où se mélangent foi, frénésie et réseaux sociaux, la Folie prend la parole.
« Regardez ce pays où celui qui ose, même dans l’absurde, est applaudi. Où celui qui ment bien est porté en triomphe. Où l’on préfère l’agitation au silence, la posture à la réflexion, le slogan au programme. »
Désormais, le fou est partout : sur les plateaux télé, dans les commentaires viraux, dans les institutions. Il divertit, il agite, il commande. Le sage, lui, dérange. Trop lent, trop complexe, trop lucide. On lui préfère les improvisateurs en boubou brodé, les oracles sans archives, les guides sans boussole.
*« Les nobles ? Ils ne règnent plus. Ils dansent. »*
La Folie éclate de rire.
« Les nobles sénégalais d’aujourd’hui ? Ce sont les politiciens habillés en luxe, les élites improvisées, les courtisans à gros 4×4. Ils paradent dans les salons climatisés, inaugurent des projets vides, récitent des discours tièdes, et posent pour la photo. Ce sont mes marionnettes. »
Dans ce théâtre, la noblesse ne se mesure plus à l’honneur ni à la vision, mais à la taille de l’escorte, au nombre de followers, à l’audace de clamer des banalités comme s’il s’agissait de prophéties.
*« Et les religieux ? Ah, laissez-moi rire ! »*
La Folie se penche vers les lieux saints, les dahiras, les zawiyas et les chapelles numériques.
« Les prêtres hypocrites d’Érasme ont des cousins ici : ce sont les guides spirituels à selfies, les marabouts influenceurs, les prêcheurs viraux. Ils parlent de Dieu mais cherchent la lumière. Ils promettent le paradis, mais visent surtout les 4×4, les terrains titrés et les enveloppes bien garnies. »
La Folie s’installe confortablement entre un imam à l’arrogance mondaine et un prédicateur en live TikTok. Elle inspire sermons et slogans, tout en regardant, amusée, les foules suivre aveuglément ceux qui promettent l’au-delà avec le langage d’un start-uppeur.
*« Les marchands ? Ils vendraient leur mère pour un marché public. »*
Elle s’amuse avec les commerçants, petits et grands.
« Ils crient “Alhamdoulilah !” le matin, et doublent les prix l’après-midi. Ils jurent sur le nom de Dieu entre deux opérations de spéculation. Ils construisent des immeubles sur des terrains volés et remercient le Tout-Puissant pour leur ‘réussite’. »
La morale est devenue un luxe que plus personne ne peut se permettre. La Folie, elle, s’impose comme la seule boussole, inversée mais efficace.
*« Et le peuple ? Le peuple applaudit. »*
Car la Folie ne triomphe jamais seule. Elle a ses fidèles.
« Les gens sensés ? On les soupçonne. Trop calmes, trop réfléchis, trop prudents. Mais les fous, eux, font vibrer les foules ! On leur tend le micro, on leur donne des postes, on les élit même. »
Dans cette cacophonie nationale, le plus bruyant est perçu comme le plus sincère. Le plus incohérent devient « authentique ». Et la Folie jubile : elle est devenue langage, méthode et légitimité.
*« Le Fou du Roi, c’est le Roi. Et le Roi, c’est moi. »*
Dans ce Sénégal théâtral, où chacun joue son rôle sans se poser trop de questions, la Folie n’est plus un symptôme. Elle est devenue statut, stratégie, identité. Elle s’invite au palais, à la mosquée, au Parlement, sur les écrans et dans les coeurs.
Et pendant que le sage hésite, doute, interroge, le fou avance, s’impose, dirige… et parfois même prêche.
*Conclusion : Et si le fou n’était pas celui qu’on croit ?*
Dans ce royaume où la Folie règne en maîtresse, où la raison est suspecte et la sagesse exilée, il ne reste plus qu’une seule question :
Qui est vraiment fou, et qui fait semblant ?
Mais à vrai dire, la réponse n’a peut-être plus d’importance.
Car ici, la Folie est devenue loi.
Et mieux vaut s’y conformer… sous peine de passer pour un esprit sain.