CHRONIQUE – SÉNÉGAL : LA TRICHE COMME SYSTÈME, LA VÉRITÉ EN PÉRIL
juillet 22, 2025
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Tricher, au Sénégal, n’est plus un accident. C’est devenu une habitude, un mode de fonctionnement, presque un héritage. Des salles d’examen aux bureaux climatisés du pouvoir, en passant
Tricher, au Sénégal, n’est plus un accident. C’est devenu une habitude, un mode de fonctionnement, presque un héritage. Des salles d’examen aux bureaux climatisés du pouvoir, en passant par les bilans économiques trafiqués, la fraude s’est incrustée dans le quotidien. Elle ne choque plus, elle se normalise. Et c’est là le vrai drame : la banalisation de la triche, devenue le miroir de notre effondrement éthique.
_À l’école, la triche n’est plus une exception, mais une stratégie_
Des élèves arrêtés à Louga, Mbour, Thiès, Matam, Mbacké, Tivaouane Peulh, Dakar…
Candidats pris la main dans le sac, parfois avec la complicité d’adultes. On parle de téléphones portables en salle d’examen, de corrigés distribués sur WhatsApp, de sujets fuités la veille. À Thiès, l’histoire-géo est tombée sur les réseaux avant l’heure ; à Mbacké, un militaire s’est fait prendre en trichant. Ironie tragique : des hommes en uniforme, censés incarner la discipline et l’éthique, deviennent les complices d’un effondrement moral qu’ils avaient pour mission de prévenir.
Et pendant ce temps, des enseignants se taisent. D’autres collaborent. L’école, jadis sanctuaire du mérite, est devenue le théâtre de l’imposture.
Que vaut un diplôme obtenu dans la fraude ?
Que valent nos institutions éducatives si elles produisent chaque année une élite corrompue dès le berceau ?
_Dans les hautes sphères, la triche devient doctrine d’État_
Le mal ne s’arrête pas aux pupitres. Il remonte jusqu’au sommet. Le rapport explosif de la Cour des comptes, publié le 12 février, jette une lumière crue sur les pratiques de l’ancien régime : anomalies comptables, dette publique non déclarée, surfinancements douteux, manipulations budgétaires. Entre 2019 et 2024, sous Macky Sall, les finances publiques auraient été gérées dans une opacité presque assumée.
Et comme dans toute bonne pièce de théâtre politique, l’opposition actuelle , hier au pouvoir contre-attaque. L’ APR dénonce un rapport « faux dans la forme et le fond », sans cachet ni signature, prétendument produit par des amateurs. Pour mieux défendre sa version et semer le doute, elle se réfugie dans un jargon technique autour du principe de prudence comptable.
Mais une chose demeure : ce sentiment persistant d’avoir été floués par une classe politique passée maîtresse dans l’art du cache-cache, où chacun prétend détenir la vérité. Pendant que le peuple se serre la ceinture, on découvre que des dettes ont été soigneusement dissimulées, que des garanties bancaires ont pu gonfler artificiellement les chiffres. Les interprétations divergent, les chiffres dansent. Faut-il donc un diplôme d’expert-comptable pour percer le brouillard de cette soi-disant transparence démocratique ?
_La triche n’est pas un détail : elle est une trahison_
Ce qu’il faut comprendre, c’est que la fraude, qu’elle soit scolaire ou étatique est une trahison. Elle détruit la confiance. Elle fait vaciller la justice. Elle enseigne à une génération que l’effort ne paie pas, que l’intelligence peut être remplacée par l’astuce, et que la vérité est un luxe de naïfs. Elle prépare un futur où les incompétents dirigeront les compétents. Où le faux prendra la place du vrai.
La triche, ce n’est pas seulement un problème d’éducation. C’est une crise civilisationnelle. Car quand tout le monde triche, plus personne n’a confiance en rien : ni en l’école, ni en la politique, ni en les chiffres, ni en la République.
_Le Sénégal face à un choix de civilisation_
Alors que faire ? Continuer à maquiller la réalité ? Empiler les faux rapports et les diplômes frelatés ? Ou décider, une fois pour toutes, de regarder le mal en face et d’enrayer cette descente aux enfers ?
Le Sénégal est aujourd’hui au pied du mur. Il ne s’agit plus seulement d’enquêter ou de punir. Il s’agit de reconstruire. Reconstruire l’école sur les fondations de l’exigence et du mérite. Reconstruire la gouvernance sur la base de la transparence. Et surtout, réapprendre à dire la vérité, à tous les niveaux.
Car si nous acceptons que la triche règne, nous préparons un avenir où tout s’effondre : l’éducation, l’économie, la citoyenneté. Tricher, c’est renier l’avenir. Rétablir la vérité, c’est le seul patriotisme possible.