CHRONIQUE — QUAND LA VIOLENCE S’ INVITE DANS L’ ESPACE PUBLIC SÉNÉGALAIS : L’ INJURE EN LANGAGE, LA HAINE EN BOUSSOLE
juillet 23, 2025
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« La force de l’argument, et non l’argument de la force. » Ce principe, autrefois socle de notre vivre-ensemble, semble aujourd’hui relégué au second plan dans une société sénégalaise de
« La force de l’argument, et non l’argument de la force. » Ce principe, autrefois socle de notre vivre-ensemble, semble aujourd’hui relégué au second plan dans une société sénégalaise de plus en plus fracturée. Dans la rue, sur les plateaux de télévision, sur les réseaux sociaux, et même au sein des institutions, une même rengaine s’installe : l’agression est devenue langage, l’injure une arme, et la violence, le canal privilégié de l’expression.
Le Sénégal traverse une mutation sociale préoccupante où la violence n’est plus l’exception, mais tend à devenir la norme. Violence verbale, psychologique, parfois physique : chaque jour, des mots assassins s’échangent, des réputations sont piétinées, et des citoyens sont rabaissés, attaqués ou menacés pour leurs opinions, leurs appartenances ou leur simple existence.
Ce phénomène ne tombe pas du ciel. Il est le fruit d’une lente dégradation du tissu social et du discours public. La banalisation des attaques personnelles, les procès en sorcellerie médiatiques, les lynchages numériques et les passes d’armes politiciennes ont peu à peu ouvert la voie à un climat de suspicion généralisée, d’agressivité permanente, et de haine normalisée.
La violence verbale, notamment, est omniprésente. Elle n’est pas seulement l’expression d’une colère ponctuelle ; elle est souvent préméditée, calculée, destinée à rabaisser, contrôler ou intimider. Sur les réseaux sociaux, elle prend la forme de commentaires humiliants, de messages haineux, de vidéos dénigrantes ou de montages diffamatoires. Elle s’infiltre aussi dans les discours politiques, où l’argument cède trop souvent la place à l’invective.
Mais ce qu’il faut comprendre, c’est que la violence verbale n’est pas anodine. Elle est une forme de violence psychologique qui agit en profondeur. Elle blesse, déstabilise, détruit l’estime de soi, et prépare parfois le terrain à des formes de violences plus graves. Elle déstructure les liens sociaux, mine la confiance mutuelle et installe la peur comme mode relationnel.
Le plus alarmant, c’est que cette violence touche désormais toutes les couches de la société. Nul n’est épargné. Des enfants dans les cours d’école aux débats parlementaires, en passant par les échanges familiaux ou professionnels, le mal est profond. On insulte plus vite qu’on ne dialogue, on menace plus facilement qu’on ne convainc.
Dans un tel contexte, l’appel à la réconciliation nationale semble bien fragile si l’on continue à hurler avec les loups. Ramer à contre-courant de la paix sociale, c’est participer à l’enlisement. Et pourtant, il est encore temps de redresser la barre. Cela passe par un sursaut collectif : réhabiliter la parole respectueuse, restaurer l’écoute active, revaloriser le débat d’idées.
Face à cette montée inexorable de la brutalité, l’indifférence serait une complicité. Il revient aux leaders politiques, aux médias, aux intellectuels, mais aussi à chaque citoyen, de désarmer les mots, de désintoxiquer les conversations et de reconstruire les passerelles d’un dialogue sain.
Car la violence engendre toujours la violence, et les mêmes causes produisent inévitablement les mêmes effets. Le Sénégal mérite mieux qu’un chaos rampant. Il mérite un avenir fondé sur la paix, la justice et le respect de la dignité humaine.