SÉNÉGAL : TRANSPARENCE OU GLISSEMENT VERS LÀ DÉLATION ?
- août 21, 2025
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Alors que l’Assemblée nationale examine le projet de loi sur le statut des lanceurs d’alerte, le Sénégal se trouve à un carrefour critique. Comment protéger ceux qui alertent
Alors que l’Assemblée nationale examine le projet de loi sur le statut des lanceurs d’alerte, le Sénégal se trouve à un carrefour critique. Comment protéger ceux qui alertent

Alors que l’Assemblée nationale examine le projet de loi sur le statut des lanceurs d’alerte, le Sénégal se trouve à un carrefour critique. Comment protéger ceux qui alertent sur des faits graves sans transformer la société en un climat de suspicion permanente et de dénonciation intéressée ?
Le Sénégal se trouve aujourd’hui face à un choix déterminant pour sa démocratie. La société civile réclame depuis longtemps des mécanismes pour protéger les lanceurs d’alerte, mais le projet de loi sur le statut de ces derniers soulève un double enjeu : encourager la transparence tout en prévenant les dérives potentielles. Lundi 18 août, à l’ouverture de la première session extraordinaire de l’Assemblée nationale, quatre projets de loi majeurs ont été inscrits à l’ordre du jour : l’accès à l’information, la protection des lanceurs d’alerte, la création de l’Office national de lutte contre la corruption (OFNAC) et la déclaration de patrimoine.
Selon le projet, un lanceur d’alerte est « toute personne physique qui, dans le cadre de ses activités professionnelles, signale de bonne foi des faits constituant un crime, un délit financier ou toute menace grave à l’intérêt général ». Certaines informations sensibles ( défense nationale, délibérations judiciaires, secret médical ou relation avocat-client
) restent protégées. Mais le texte prévoit également une prime de 10 % sur les sommes recouvrées grâce à l’alerte, un dispositif qui inquiète juristes et observateurs.
Pour Me Amadou Aly Kane, avocat, cette disposition doit être encadrée : « Est-ce que l’acte d’alerter doit être totalement désintéressé ? L’introduction d’une récompense financière risque de créer une société où chacun surveille son voisin pour en tirer profit. » Amnesty International renchérit : « Lanceur d’alerte ne veut pas dire délateur. Il faut protéger la dignité des personnes et éviter les dérives. »
Les risques sont nombreux et doivent être pris au sérieux. Sans cadre strict, le statut de lanceur d’alerte pourrait devenir un instrument de dénonciation intéressée, où la vigilance citoyenne est remplacée par la méfiance permanente, et où la peur et l’intérêt personnel prennent le pas sur l’éthique et l’engagement civique. Le pays pourrait glisser vers une société de suspicion, où collègues, voisins et même membres de la famille se surveillent et s’accusent pour un avantage matériel ou social. Une telle dynamique fragiliserait la cohésion sociale et minerait la confiance dans les institutions publiques.
Sans protections adéquates, les lanceurs d’alerte s’exposent à des pressions professionnelles et économiques ( licenciements, marginalisation ou blocage de carrière ), à des pressions judiciaires, à l’isolement social ou à la stigmatisation, et à un stress psychologique intense. Ce double risque pour les individus et pour la société illustre la nécessité de définir clairement ce qu’est un lanceur d’alerte et de mettre en place des garde-fous stricts.
Pour éviter cette dérive, le Sénégal doit instaurer un cadre légal strict et protecteur : garantir anonymat et confidentialité, interdire toute représaille professionnelle ou sociale, encadrer légalement la portée de l’alerte et les conditions d’éligibilité à toute récompense, et assurer un soutien juridique et psychologique aux lanceurs d’alerte. La réussite de cette loi ne se limite pas à la protection individuelle : elle conditionne la capacité du pays à devenir un État véritablement transparent, où le courage civique est valorisé et non puni par la peur ou l’intérêt personnel.
Le Sénégal se trouve à la croisée des chemins : le chemin de la transparence, celui de la dénonciation intéressée ou celui, dangereux, de la délation institutionnalisée. Sans garde-fous clairs et effectifs, le risque d’un enlisement dans la suspicion, la peur et la méfiance est réel, et pourrait compromettre la confiance et la cohésion de toute la société. La vigilance citoyenne et institutionnelle est plus que jamais indispensable pour que le statut des lanceurs d’alerte serve réellement l’intérêt général et non la peur ou l’opportunisme.
Par: Colylamine
Rédaction: Dakmedina.com